Viver de amor e saudade

Viver de amor e saudade

 

 

Maman, faz favor*, dessine-moi la saudade …

 

Ma douce, ma Zazie,

Comment t’esquisser les traits d’un mot que difficilement tu prononceras mais qui pourtant, dès sa première syllabe, en mer d’Atlantique t’embarquera ? Comment résumer la richesse d’un mot qui jamais n’a trouvé de correspondance ici-bas ? 

Maman, dis-moi alors, comment vit-on d’amour et de saudade … dis ? 

 

***

 

D’effluves d’eucalyptus en brumes salines, va filha, va, et cherche-la. A la lueur d’un soleil qui flirte sur ta paupière, à la magie d’une dentelle noire ou d’un foulard de Viana, à l’ombre du parasol rayé sur les pola de nos étés, au creux d’une mélodie qui sent la bougie et l’encens des églises, dans la finesse des bijoux ancestraux, au pied de notre olivier sacré ou dans les larmes amères d’un fado oublié. Scrute-la dans les yeux noyés de noir de ton grand-père, dans la rêverie des murs de pierre, dans le bleu des façades chargées d’histoire et de carrelages, dans l’espoir qu’après la dictature les monstres d’hier ne passeront plus.

Devine-la dans la fierté des immigrés, dans le souvenir de  ceux qui pour toi les frontières clandestinement ont traversées, à l’horizon de l’océan et dans l’attente du pourvu qu’ils en reviennent vivants, à l’évocation de Manel, Goretti, Joao et notre compagnie, dans mes humeurs mi tristes-mi figues, à même la chair d’un raisin couleur tanin, à la rugosité de la terracotta et à ces grains de sable sous tes doigts.  

Tu la humeras à la faveur des odeurs des marées ou de celles barbouillées de fumée et de la transpiration des ouvriers, tu l’apprécieras dans la gourmandise du café com nata pris au coin du bar, à moins que l’écume de la mer dans ta bouche tu ne préfèreras. Tu la découvriras lorsque la foi et la miséricorde s’éveilleront en toi, reliquats des vies passées à travailler dans les gravats. Ou quand sur tes prunelles mélancoliques on s’interrogera et que farouchement tu répondras. Mon héritage. C’est comme ça.

La saudade, ma douce, ma Zazie, c’est ce qui est en toi depuis bien plus longtemps que moi. La trace indélébile qui fait de toi une fille de là-bas. Ne l’oublie pas, égrène-la jusqu’au plus petit bout de toi.

Cheira bem cheira saudade**.  

 

 

Maman

 

 

 

*stp

**ça sent bon, ça sent la saudade

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